Article paru dans la rubrique «Courrier» du Bulletin des Médecins Suisses du 22 mai 2013 (2013;94: 21)
Que les propos des dirigeants de la principale faîtière des assureurs-maladie suisses, relatés dans l’article de la Tribune de Genève du 5 avril sous le titre La hausse des coûts est due à une débauche de soins, soient méprisants envers les médecins, est une chose. Mais qu’ils le soient envers les citoyens, en les faisant passer pour des marionnettes sans discernement, en est une autre, bien plus grave.
Ils ne pourraient s’y prendre autrement pour largement promouvoir la Caisse unique !
Si le nombre de médecins a explosé à Genève, avec pour corollaire une explosion des coûts, c’est que Santésuisse, par la voix de ses pions-parlementaires, a précipité la fin du moratoire sur l’ouverture des cabinets médicaux, sans avoir pris la peine de trouver une solution adéquate à une réglementation pourtant nécessaire et possible. Rappelons que des mesures simples avaient été proposées en haut lieu, comme celle d’exiger de tout médecin voulant s’installer en Suisse d’avoir travaillé au minimum 3 ans dans un hôpital agréé, afin d’y acquérir la langue et les connaissances du système de santé helvétique; ou comme celle d’accorder aux cantons la compétence de réguler ces ouvertures de cabinets. L’explosion du nombre de cabinets était donc parfaitement prévisible, et peut-être même voulue par Santésuisse. Pire, les mêmes parlementaires du Conseil des Etats, dont 11 sur 13 sont impliqués de près ou de loin dans les assurances, se sont opposés au projet de M. Alain Berset de réintroduire le moratoire pour avril. La raison en est simple: en semant la pagaille, le lobby des assureurs désire simplement abroger l’obligation de contracter (l’obligation faite aux assureurs de rembourser les prestations de tous les médecins en possession d’un droit de pratique). Pourquoi? Parce que cela leur permettrait de pouvoir choisir les médecins avec lesquels les assureurs veulent collaborer et de pouvoir ainsi leur dicter leur manière de travailler, d’organiser les soins, de façon à augmenter encore d’avantage leurs profits, au détriment des prestations fournies à la population. Or le peuple suisse s’est massivement prononcé déjà en 2008 et en 2012 (et par 86% à Genève en juin 2012 !) contre toute contrainte l’empêchant de choisir librement son médecin. Il est donc inadmissible et scandaleux que les assureurs viennent se plaindre d’une situation qu’ils ont eux-mêmes provoquée et qu’ils osent afficher un mépris aussi profond de la volonté populaire.
Santésuisse, par ses déclarations, montre bien comment elle est déterminée à faire baisser les coûts: elle veut ramener les prix des consultations à Genève à ceux pratiqués en Suisse centrale, alors que dans ces régions, les loyers et les salaires sont très inférieurs à ceux pratiqués à Genève. Or une telle baisse des tarifs conduirait à la fin certaine de la qualité actuelle des soins (= temps accordé à l’écoute, diagnostics affinés, etc.), et rendrait une bonne partie des cabinets genevois non viables. Rappelons que le tarif a déjà nettement diminué en 2004 avec l’introduction du TARMED, puis une deuxième fois en 2006 par une baisse de la valeur de ce tarif; sans oublier les généralistes dont le tarif de leur laboratoire de cabinet a été retranché de 30% en 2009. Qu’espère obtenir Santésuisse en demandant maintenant encore une nouvelle diminution de 25% des revenus des médecins ?
De plus, Santésuisse s’en prend aux médecins spécialistes qui rendent, selon elle, la médecine plus chère. Non seulement ils n’ont pas de preuve de ce qu’ils avancent, mais en plus ils espèrent pouvoir prouver que s’il faut augmenter les médecins généralistes, ce soit avec l’argent pris aux spécialistes. Or, un tel transfert ne suffirait de loin pas à couvrir les 200 millions estimés par M. Berset. Et il faut bien savoir que les médecins spécialistes qui réalisent les revenus les plus importants, le font par des prestations de l’assurance complémentaire et non sur les prestations LAMal qui déterminent les primes de l’assurance de base.
Si les coûts à charge des assurances-maladie sont de l’ordre de 30 milliards de francs, les 5% de frais administratifs dont parle M. Brändli représentent tout de même 1,5 milliards qu’encaissent les assureurs !
Comment M. Meier, directeur de Santésuisse, ose-t-il proposer une baisse des revenus des médecins de ville simplement parce que leur nombre a augmenté ? Ne devrait- on alors pas commencer par diviser les salaires mirobolants (proches ou bien supérieurs au demi-million de francs par année) des cadres d’assurance parce qu’ils sont trop nombreux ?
Il est possible que certains patients abusent de la pléthore de médecins. Mais les seuls capables de détecter ces soi-disant abuseurs sont justement les assureurs qui seraient censés effectuer des contrôles qu’ils ne font pas. Ils n’assument ainsi pas le rôle qui leur est attribué.
Finalement, on peut se demander si l’attitude et les annonces de Santésuisse ne correspondent pas à une manoeuvre de diversion. En effet, les réserves des assurances faites sur les dos de certains cantons, dont Genève, ont mystérieusement disparu. Il est par conséquent choquant de voir Santésuisse venir parler de finances, alors que c’est bien les assureurs qui ont volé le peuple genevois de plus de 300 millions de francs de primes payées à tort et en trop! Qu’ils rendent d’abord à nos citoyens leur argent, ou baissent leurs primes à Genève pour ce faire, avant de parler de soins inappropriés.
Dans notre immense majorité, nous avons notre conscience totalement tranquille.
Il en est tout à fait autrement avec le manque flagrant de transparence des comptes des assureurs-maladie. Et ce sont eux-mêmes qui nous imposent aussi sans cesse d’innombrables procédures administratives qui alourdissent considérablement les coûts, donc les primes d’assurance. Sans parler, avec les mêmes conséquences, des multiples tracasseries pour une prétendue amélioration de la qualité concernant toutes les procédures imposées par des technocrates qui n’ont aucune idée de la pratique en cabinet.
Au total, les médecins ne peuvent accepter l’hypocrisie et le mépris que Santésuisse affiche pour eux et leur travail, ainsi qu’envers les patients qui en bénéficient. Les assureurs veulent résolument nous empêcher de faire notre travail. Ces attaques sont considérées comme une déclaration ouverte de guerre. Mais les médecins ne sont pas disposés à diminuer la qualité de leurs soins, ni à éponger les erreurs politiques monumentales d’une classe politique qui ne cherche qu’à servir les intérêts financiers d’une minorité qui profite honteusement d’une situation créée par une LAMal inadéquate sur bien des points, notamment sur celui du pouvoir que la loi donne aux assureurs.
Et à force d’en abuser, avec tant d’arrogance, ils tissent parfaitement le lit de la Caisse unique.
Docteurs Didier Châtelain, président de Médecins de Famille Genève (MFGe), Jean-Pierre Grillet, président du Groupe des dermatologues, Thierry Battisti, président de la Société genevoise de pédiatrie, Raymond Benoît, président du Groupe des angiologues, Saed Burgan, président de l’Association des cardiologues, Dominique Burgener, président du Groupe des gastroentérologues, Christian De Pree, président du Groupe des onco-hématologues, Florence Emery Montant, membre du Comité de MFGe, Miguel Estade, président du Groupe des neurologues, Stéphane Grandin, président du Groupe des pneumologues, Nathalie Jeannet Peter, présidente du Groupe des immuno-allergologues, Joachim Karsegard, président du Groupe des endocrinologues, Marc Lévy, président du Groupe des néphrologues, Michel Matter, président du Groupe des ophtalmologues et vice-président de l’AMG, Christophe Mégevand, président du Groupe des ORL, Eric Mégevand, président de l’Ordre des gynécologues, Claudine Pasqualini, présidente de Groupe des rhumatologues, Sylvia Quayzin Hooton, présidente du Groupe des psychiatres-psychothérapeutes